UN LIBAN A REFAIRE

Jawad Boulos: “Il faut attendre que s’apaisent d’abord, les passions… »

« Les peuples forts, écrivait Jacques Bainville, ont l’habitude de s’appuyer sur leur passé. »

C’est à M. Jawad Boulos, auteur de plusieurs ouvrages connus sur l’histoire du Liban et du Proche-Orient, juriste et ancien ministre, que « Le Réveil » s’est adressé pour ouvrir son dossier : « Un Liban à refaire ». M. Boulos s’inspire, dans ses réponses à notre questionnaire, du long passé libanais pour suggérer les solutions de l’avenir.

Dans ce même supplément, paraît le document de travail du Dr Antoine Fattal, relatif à un « projet de constitution fédérale » pour le Liban.

Q- Croyez-vous que le Pacte national de soit encore valable après cette terrible guerre ?

R- « Quant on traite d’une question politique il faut, disait Talleyrand, avoir de l’avenir dans l’esprit ». Il u faut encore, et surtout, du passé. « Les hommes d’autrefois ressemblaient à ceux d’aujourd’hui : leurs actions avaient des motifs pareils aux nôtres ». La politique, dit-on, est fille de l’histoire.

L’accord intercommunautaire de 1943, ou « Pacte national », grâce auquel les chrétiens et les musulmans du Liban ont accepté de vivre et de coopérer, sur le territoire libanais, en un Etat commun, est le résultat d’une entente verbale, volontairement et solennellement acceptée par les parties en cause.

Malheureusement, les tragiques

Malheureusement, les tragiques événements dont le Liban a été le théâtre depuis les débuts de 1975, qui ont couvert le pays de ruines et de sang et détruit les institutions politiques et administratives et l’économie nationale, prouvent que le Pacte de 1943 et les causes qui avaient présidé à sa conclusion sont dépassés, et qu’il y a lieu de le remplacer par une formule plus adéquate et acceptée par les deux camps en conflit.

LE LANGAGE DE LA RAISON

Q- Quelle est la formule qui pourrait constituer un nouveau point de départ et qui permettrait d’éviter le caractère cyclique des crises au Liban ?

R- Il n’y a pas de formule type, des recettes toutes faites, pour remplacer une convention qui vient d’être détruite à coups de canon. Les passions sont trop excitées, de part et d’autre, pour permettre à la froide raison d’intervenir efficacement dans le conflit.

Avec le temps, qui apaise les passions, le langage de la raison serait peut-être mieux écouté. Malheureusement, la situation du pays ne permet guère d’attendre plus longtemps. « Une difficulté ajournée, » dit-on, n’est pas résolue, et elle s’aggrave souvent ».

Q- Le « Document constitutionnel » élaboré à Damas et accepté par toutes les parties (février 1976) reste-t-il encore valable ?

R- Le « Document constitutionnel » élaboré à Damas ne me semble pas pouvoir donner satisfaction aux diverses parties en conflit. En effet, ce document ne fait que modifier quelques clauses de Pacte de 1943, alors que ce dernier s’est révélé inefficace et se trouve contesté, dans son fond, par une grande partie du pays.

Q- Quels sont, d’après vous, les facteurs susceptibles de redonner au Liban un état de stabilité continue ? Faut-il attendre la conférence de Genève pour que le Liban retrouve son équilibre ?

R- Je répète que les causes de la crise, la catastrophe qu’elle a engendrée et l’exaspération qu’elle a suscitée dans les esprits ne permettent pas, à l’heure actuelle, aux hommes de bonne volonté de tous les camps de proposer une solution raisonnable et acceptable à un conflit créé et entretenu par des motifs passionnels.

LES LIMITES DE LA LAICISATION

Q- Si l’Islam libanais refuse la laïcisation intégrale, comment concevoir la « gestion politique » du Liban futur ? Croyez-vous que la structure fédéraliste à l’intérieur du Liban peut empêcher l’éclatement définitif du pays ?

R. – On ne peut équitablement demander aux musulmans du Liban d’accepter la laïcisation intégrale de l’Etat. Il est, en effet, des dispositions légales islamiques qu’aucune autorité ne pourrait abroger ou modifier, parce qu’elles sont prescrites par des textes coraniques.

Je ne comprends pas pourquoi beaucoup de Libanais, notamment des musulmans, seraient hostiles à des formules politiques fédéralistes. Seules pareilles formules seraient à même, en l’occurrence, de rendre acceptable la vie en commun des diverses communautés confessionnelles libanaises qui tiennent respectivement à leurs traditions, etc. La Suisse, les Etats-Unis, l’Allemagne occidentale, la Russie, le Canada, etc., sont bien des Etats fédéraux qui coiffent et dominent des Etats ou cantons fédérés.

Il y a là initié dans la diversité.

Q. – Quelle est la contribution des chrétiens par rapport à l’arabisme, et plus spécialement des chrétiens libanais ?

R. – La contribution des chrétiens libanais à la naissance et au développement de l’arabisme moderne, dans les domaines intellectuel, littéraire et même politique, est relativement considérable ; elle est même presque unanimes reconnue par la plus grande partie des élites intellectuelles des pays arabes. Si, dans ces pays, cette contribution libanaise semble être méconnue ou oubliée, la chose ne doit pas surprendre. « Les peuples affranchis, dit Bismarck, n’ont pas reconnaissance, ils ont des prétentions ».

« LIBANITE » et « AARABITE »

Q. –Y a-t-il contradiction entre « libanité » et « arabité » ?

r. – Cela dépend du sens que l’on veut donner au mot arabité. « Tous nos malheurs, écrit A. Maurois, viennent de ce que les peuples emploient des mots qu’ils ont néglige de définir ».

Pour une grande partie des Libanais, le Liban est une partie définitive. Si l’arabisme, ou « arabité », désigne simplement une famille ethnico-linguistique dont les divers groupements du pays sont des Etats ou nations indépendants, il n’y a pas contradiction entre arabisme et libanisme, puisque le Liban indépendant fait partie de cette grande famille. Si, par contre, le but de l’arabisme est de grouper tous ces Etats arabes, y compris le Liban, dans une grande formation ou unité politique, on doit alors reconnaître que l’arabisme et le libanisme se contredisent totalement. L’Autriche est bien allemande, tout en étant indépendante des deux Allemagnes. Il en est de même des Républiques sud-américaines, qui appartiennent, ethniquement et culturellement, à la grande famille hispano-américaine, et qui tiennent farouchement à leur indépendance respective.

QUID DU CONFESSIONNALISME ?

Q. – L’abolition du confessionnalisme politique au Liban est-il souhaitable ?

R. – L’abolition du confessionnalisme politique, réclamée par quelques-uns, est une mesure inopportune et dangereuse. En effet, l’union des Libanais dans une formation politique commune ne peut être utilement réalisée et normalement fonctionner que sur la base d’une fédération des diverses communautés religieuses et confessionnelles du pays, et celles-ci, on le répète, sont autant de groupements sociaux distincts, ayant respectivement leurs personnalités particulières. Sous l’Empire ottoman, les diverses communautés religieuses chrétiennes étaient désignées sous le nom turc de millet, qui signifie « nation », et traitées comme telles. On disait : la nation grecque, la nation maronite, etc. (René Pinon, L’Europe et l’Empire ottoman, p. 113, note 1).

Le polyconfessionnalisme est très vieux dans l’histoire du Liban, où il remonte jusqu’aux époques phéniciennes.

Il est donc illusoire de penser que l’on peut, par des lois, abolir politiquement les communautés religieuses ou confessionnelles. L’histoire relativement récente nous apprend que, sous l’Empire ottoman, deux grands sultans, Mohamad II (1808-1861), désireux de consolider l’Empire en le modernisant, inaugurèrent la période des Tanzimat ou reformes. Leurs reformes, en ce qui concerne les communautés religieuses, dont on a voulu supprimer les autonomies, se soldèrent par la ruine de l’Empire, en y provoquant les dissensions et les mouvements séparatistes.

« Les « reformes » de Mahmoud, écrit l’historien Young, ne firent que briser l’Empire en tronçons nationaux… avec la réforme de Mahmoud disparurent les derniers vestiges des vieilles institutions impériales qui cimentaient l’Empire : c’est-à-dire les Janissaires et les autonomies religieuses (millets). C’est seulement avec de telles institutions que les races européenne et asiatique, les chrétiens et les musulmans, pouvaient cohabiter dans la ville sous l’autorité ottomane » (Young, Constantinople, p. 240).

Quant aux réformes du sultan Abdul-Mégid, elles ne furent pas plus heureuses. Pour écarter les Russes se la mer Egée, écrit René Pinon, « l’Angleterre fortifie la Turquie ;… elle la pousse dans la voie des réformes et de la centralisation ; pour supprimer les revendications chrétiennes, elle conseille au Sultan de les fondre peu à peu dans une Turquie modernisée, tolérante, libérale et parlementaire. C’est la période de la charte dite de Gulhane (1839) et du Tanzimat (1856). On sait du reste quel fut le résultat de cette application à la Turquie des principes du gouvernement libéral anglais. Dans un pays où la religion fait la nationalité, tout essai de centralisation administrative était voué d’avance à un échec certain. La réforme politique et sociale aboutit à un insuccès complet :… en sorte qu’après sa crise de « modernisme », la Turquie se retrouvait plus musulmane et plus asiatique, plus forte, à vrai dire, militairement, mais aussi plus disposée à opprimer les populations chrétiennes » (René Pinon, L’Europe et l’Empire ottoman, Paris 1917, pp. 16 et 17).

Q. – La paralysie de l’Exécutif est due au bicéphalisme. Quelle serait, d’après vous, la solution la plus adéquate pour résoudre ce problème ?

R. – la paralysie de l’Exécutif libanais, due pour une bonne part au bicéphalisme, est née le jour où les Libanais musulmans ont commencé à réclamer la révision du Pacte national. Les responsables pensaient que le temps finirait par étouffer cette réclamation. Malheureusement, si le temps règle parfois les problèmes, il le fait souvent très mal.

« UNE PARTIE A FAIRE »

Je ne saurai mieux terminer ces propos qu’en rappelant à la jeunesse libanaise le passage d’un discours prononcé, vers 1930, par le futur général De Gaulle (officier d’état-major à Beyrouth de 1929 à 1931), à la distribution des prix à l’Université Saint-Joseph :

« Jeunesse libanaise,… c’est une partie que vous avez à faire. Sur ce sol merveilleux et pétri d’histoire, appuyés au rempart de vos montagnes, liés par la mer aux activités de l’Occident, aidés par la sagesse de la France, il vous appartient de construire l’Etat. Non point seulement d’en exercer les attributs, mais bien de lui donner cette vie propre. Cette bien de lui donner cette vie propre. Cette force intérieure sans laquelle il n’y a que des institutions sans vie ».

J’espère que notre jeunesse d’aujourd’hui ne négligera pas ces sages recommandations. Si elles avaient été suivies depuis l’indépendance. Il est plus que probable que le Liban n’aurait pas connu les dures épreuves qu’il subit aujourd’hui.

Propos receuillis

par Jackeline A. Rizk

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